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Matthieu Chedid -M- par Meremptah

RÊVALITÉ / Le bonheur avec -M- (analyse & critique)

Matthieu Chedid -M- a dévoilé en juin 2022 son 7ème album studio : Rêvalité. Analyse. 

 

Matthieu Chedid vient de publier sa Révâlité. Ce disque-là, le septième album studio de sa carrière, je l’attendais avec une rare impatience. J’en connaissais l’existence - mais pas encore le concept - depuis près de quatre années. Ce jour-là, nous parlions « verbe » et « création », perdant nos souffles pour mieux le retrouver. J’avais, la veille, découvert Lettre Infinie, dans l’écrin même où devaient naitre de futures mélodies. Matthieu m’annonçait alors, dans l’air glacé de décembre, que son prochain album était déjà - presque - prêt.

J’avais compris, tant l’anticipation était grande, qu’il serait conceptuel. Je l’avais imaginé engagé, politique. On en est loin.

 

Quoi que… À y regarder de plus près, c’est peut-être bien ce qu’il est. Un disque ambitieux, porteur d’un message utopique mais se rêvant performatif : une pédagogie du bonheur, mise en musique.

 

Rêvalité le nouvel album de -M-

Rêvalité le nouvel album de -M-

 

La découverte des deux premiers extraits de l’album m’avait un peu laissé de côté. Le titre Dans ta radio, sûrement parce qu’il propose une mise en abîme complète et arbore tous les oripeaux du titre qui se veut tubesque - peut-être aussi parce qu’il est plus cryptique qu’il n’y parait ? - m’a laissé « loin de [ses] yeux, de [son] univers ».

 

Et puis, le 3 juin, l’attente a pris fin. Casque vissé sur les oreilles - pour profiter au maximum d’un son que Matthieu cisèle toujours en orfèvre -, j’ai découvert l’album d’une traite (titres inédits et d’autres, entendus en concert, plus apaisés, débarrassés des arrangements « lives »). Si cette écoute globale ne m’a pas pleinement réconcilié avec les titres introductifs, elle m’a pourtant saisi : des chansons poétiques, surprenantes, qui empoignent, que j’écoute en boucle, pour plusieurs, depuis des jours - signe qui trompe rarement. Et, plus encore, par l’acuité de son sens global.

 

Un sens pas si transparent que cela, couvert du voile du concept d’ensemble, cette Rêvalité qui sert à transmettre le message de Matthieu sans l’embrasser pleinement…

 

La clef de compréhension, il nous l’a partagée le 23 avril 2020, lors d’un live questions-réponses, sur ses réseaux, en plein premier confinement - isolement qui, comme nous tous, l’a marqué, et colore fortement une Rêvalité parfois douce-amère.

 

La confession faite ce soir-là fut pour beaucoup, je crois, anecdotique. Matthieu présentait un ouvrage important pour lui : Le bonheur avec Spinoza - L'Ethique reformulée pour notre temps, de Bruno Giulani. Matthieu, qui révèle que la pensée de Spinoza lui a soufflé le titre Lettre infinie, dit alors : « C’est un philosophe qui me touche particulièrement, et qui m’inspire ».

 

Matthieu Chedid - Le bonheur avec Spinoza

Matthieu Chedid - Le bonheur avec Spinoza

 

Partageant son inclination pour la philosophie du Néerlandais, connaissant la puissance de cette pensée et devinant la quête de connaissances et de joie poursuivie par Matthieu, j’étais déjà convaincu que ce livre lui inspirerait davantage qu’un titre. Et c’est, je crois, le cas de cette Révâlité, qui sous couvert d’une apparente simplicité se conçoit comme un manuel d’accès au bonheur spinozien - quand bien même certains titres semblent, parfois, prendre quelque distance avec l’auteur de l’Éthique que Matthieu Chedid citait en invité idéal dans une interview de 2016.

 

Le violet de Rêvalité (Matthieu Chedid -M-)Le violet de Rêvalité (Matthieu Chedid -M-)

Le violet de Rêvalité (Matthieu Chedid -M-)

 

Les premiers indices que Matthieu Chedid dissémine sont physiques : il y a, bien sûr, le violet de la pochette de l’album. Violet fusionnant le bleu du rêve et le rouge de la réalité (« J’ai arraché le Bleu à l’horizon fané […], j’ai pris le Rouge nos guerres » écrivait Andrée Chedid en 1949, dans son poème Arlequin). Violet rappelant, en une température plus chaude, celle de la couverture du livre cité…

 

Il est aussi beaucoup question de Lumière, dans cet album. « Au cœur du cœur de la nuit, le jour » chante Matthieu, sur le titre Rêvalité, tandis que Fellini et d’autres visiteurs du soir « illuminent [ses] nuits ». L’idée de clarté s’invite jusque dans les remerciements d’un disque « éclairé par Hocine Merabet » et nimbé des « lumières précieuses » des proches de l’artiste. Or, comme l’écrit l’historien Jonathan Israel, Spinoza fut le précurseur et phare des « Lumières radicales », ce courant philosophique né au cœur du XVIIe siècle pour combattre les oppressions, l’arbitraire, les inégalités, les superstitions et l’obscurantisme. L’un des fondements de la pensée profondément novatrice de Spinoza, ayant influencé toute la philosophie ultérieure - par rejet ou par adhésion, est le refus du « dualisme cartésien de la matière et de l’esprit ». Dit autrement, Spinoza considère que l’univers (entendez la Nature) est cohérent, qu’il n’est formé que d’une seule et même substance, amalgamant le corps et la pensée, la matière et l’esprit … le réel et le rêve ?

 

Matthieu Chedid aux couleurs de Rêvalité

Matthieu Chedid aux couleurs de Rêvalité

 

C’est cette dialectique de la substance unique - ou, plutôt, des substances éparses à (ré)unifier pour faire l’expérience de la joie véritable - qui charpente ce dernier album de Matthieu Chedid, pensé comme une extension de Lettre infinie, qui en préfigurait déjà les thèmes et l’ambition (lire l’analyse que j’avais publiée en janvier 2019).

 

Le disque dans son entier s’articule d’abord autour de la dualité, de l’apparente opposition entre l’Être et l’Autre. Un manichéisme figuré par ces couleurs (rouge et bleu) qui parsèment les textes du livret, comme autant de clefs pour mieux les déchiffrer. Les sept premiers titres, réhaussés de carmin, renvoient au réel. Au corps, au monde physique, immédiatement perceptible … à l’Être.

 

Les titres de l'album Rêvalité : Mégalo, Mogodo, Nombril, etc.

Les titres de l'album Rêvalité : Mégalo, Mogodo, Nombril, etc.

 

On y croise le père (Petit homme), l’amant (Mégalo), le musicien à succès (Dans ta radio), l’addict aux réseaux sociaux (Nombril), l’homme-enfant (Mogodo), etc. Comme, peut-être, un portrait en creux de Matthieu. Musicalement, cette première partie du disque est plus clinquante, vrombissante, plus pop, plus « charnelle » aussi. Plus directe et frontale, souvent - elle peut sembler moins inspirée que ce à quoi -M- nous a déjà habitué mais peut-être est-ce volontaire, les trouvailles poétiques et sensibles qui parsèment nombre de ses tubes émanant de l’âme et de l’intangible, délibérément « rejetés » de cette première moitié de l’album…

 

Rejetés ? Plutôt partiellement. L’esprit y pointe déjà, par petites touches bleues : le « rêve » (dans Révâlité), la « prière » (Dans ta radio) ou l’amour (« mais je veux qu’on s’aime » dans Mégalo) préfigurent une seconde partie plus tendre, plus intimiste, plus spirituelle aussi, comme Matthieu l’avait déjà expérimenté sur Qui de nous deux. Ces percées de ciel azur à travers les ocres nuages sont aussi une façon pour l’artiste de nous inviter à percevoir ce qui, dans le réel, émane du rêve et y conduit, comme des passerelles aménagées par la Nature.  

 

Paroles de la chanson Dans ta radio (Matthieu Chedid -M-)

Paroles de la chanson Dans ta radio (Matthieu Chedid -M-)

 

Les 6 derniers titres de l’albums, de bleu baptisés, sont plus contemplatifs : l’Être s’efface, au profit de l’Autre. Celui qui n’est pas soi (la culture italienne dans Fellini, une artiste à contempler dans Une étoile qui danse, « l’étrangère » et l’amie sur Mais tu sais…). Mais aussi l’Autre soi, rencontré dans les rêves où « l’âme […] prend les commandes de l’esprit » (Home), comme dans la poésie (Ce jour-là).

 

Ce dernier titre, mettant en mélodie un texte d’Andrée Chedid, me semble plus cryptique qu’il n’y parait :  placé dans la perspective globale de l’album Matthieu semble ici raconter, grâce aux mots de sa grand-mère, une expérience intime, intense autant qu’ésotérique, de connexion à la Nature (le « Dieu de Spinoza », comme l’appelait Einstein). Les vers, semblent en effet emprunter aux transes chamaniques, fenêtres sur l’invisible (« À perdre écailles, […] à perdre murs, en mille milliards de voies, J’étais partout ! »). Or, tandis qu’il achevait la production de Révâlité, -M- composait le titre « Chamane » pour la bande-originale du film Rosy (sorti en salles début 2022). Louis Selim Chedid (1922-2021) voyait quant à lui dans son épouse « un chaman blanc », « poète dans sa substance vivante [tutoyant] le paysage, les oiseaux, les arbres et même le cœur des gens ». Il n’est pas innocent qu’à Ce jour-là précède Une étoile qui danse, qui doit aussi être lu comme le récit d’une « renaissance » spirituelle (« Je perds connaissance je m’oublie dans la danse, […] je rentre en transe »). Le chamane tibétain, comme en témoigne le lama Khenpo Tseten, ne danse-t-il pas ?

 

Andrée Chedid au milieu de ses textes

Andrée Chedid au milieu de ses textes

 

Cette deuxième partie de l’album est, musicalement, plus fouillée, plus contemplative, plus dépouillée aussi. Mais, comme en écho aux titres qui la précèdent, elle n’est pas totalement déconnectée du réel : celui-ci s’efface, mais demeure. Il y est question du « monde […] devenu fou » (Fellini), ou « d’SMS » (Mais tu sais)… L’écriture, cependant, y est transformée elle aussi, moins pénétrable, plus spontanée, voire automatique (La langue des oiseaux, qui semble avoir été couchée d’un trait…), l’âme imposant son cours naturel au processus créatif…

 

Mais le rêve seul est illusion :  il ne trace pas la voie du bonheur. Spinoza lui-même rejette le rêve et l’imagination, trop « irréels ». Le philosophe a d’abord imaginé l’introduction d’une « sphère intermédiaire » réconciliant les deux extrêmes que sont le rêve et la réalité. Avant de la rejeter, séparant strictement, dans l’essentiel de son œuvre,  le réel et l’imaginaire. C’est en cela que la Révâlité de Matthieu Chedid s’éloigne de la pensée spinoziste (qui défini l’homme comme l’union de deux « modes », le corps et l’esprit, mais n’y voit pas les avatars du réel et du songe).

 

La double-page centrale du livret de l’album, séparant pour mieux les lier les deux parties du disque, rouge et bleue, est en cela éclairante : l’homme ne peut, pour -M-, trouver de la joie qu’en réunissant, en conscience et en lui-même, ce que l’on oppose spontanément, la sphère du tangible et la sphère de l’irréel.

 

Livret de l'album Rêvalité de Matthieu Chedid -M-

Livret de l'album Rêvalité de Matthieu Chedid -M-

 

Le titre Petit homme confirme ce message d’ensemble. S’adressant à son fils Tao, Matthieu glisse, dans cette chanson médiane (7ème sur 13) - et donc pivot: « Être l’un et l’autre, voilà t’as trouvé la vraie vérité ».  La joie pleine et entière, l’homme ne la trouve donc pas en abandonnant le réel pour le rêve. Encore moins en ignorant sa part d’imaginaire. Mais en se connectant pleinement à soi, pour construire l’unité de la chair et de l’âme par la conscience (qui est, pour Spinoza, « le lieu de la connaissance du corps par l’esprit »).

 

Pour expérimenter le véritable bonheur, nous dit le philosophe, l’homme doit devenir homme libre, par « l’unité des puissances du corps et de celles de l’esprit, qui […] permet [son] accroissement équilibré et réfléchi ».

 

L’homme libre est celui qui se préoccupe tant de sa propre joie (l’Être) que de celle d’autrui (l’Autre).

 

En se reconnectant à son enfant intérieur (Mogodo).

 

Par le jeu (Dans le Living).

 

Par l’amour (Mégalo).

 

Le langage (La langue des oiseaux).

 

Par la contemplation d’un petit être en équilibre entre les mondes…

 

« Voilà t’as trouvé, ma vérité… ».

 

 

Meremptah

(Yann Bouvier aka YannToutCourt)

Le 10 juin 2022

 

Autour de Matthieu Chedid - 2yeuxet1plume (2007 à 2022)

 

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P
Top artiste !
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